La distribution de la presse : retour vers le passé (28 février 2025, n°1)

Cette brève note rappelle que les déséquilibres économiques du système de distribution de la presse en France ne sont pas récents. On y évoque le nom de Presstalis qui a fait faillite en juillet 2020 et a été remplacé par France Messagerie.  

La distribution de la vente au numéro est structurellement en crise en raison du déclin général de la diffusion de la presse et, sans doute aussi, de l’inefficacité du système coopératif de distribution. La forte chute des ventes n’a au final que mis en exergue, de façon encore plus douloureuse, les surcoûts du système de distribution.

La crise de la distribution de la presse était déjà présente en 2006 quand j’ai été amené à faire une analyse comparative des systèmes de distribution de la presse en Europe pour le Congrès de la Fédération Nationale de la Presse Française.

La loi Bichet, qui organise le système de distribution de la presse depuis 1947, avait comme objectif d’éviter les dangers d’un système non-régulé de distribution monopolistique qui faisait peser des risques sur la liberté de distribution des titres et sur le pluralisme de la presse[1]. L’Etat et les éditeurs craignaient les effets négatifs d’un tel système de distribution n’acceptant pas tous les titres, pratiquant une politique tarifaire discriminatoire et pouvant refuser les titres étrangers. La loi Bichet avait donc comme objectif d’assurer la liberté de distribution par des coopératives ouvertes à tous les éditeurs et proposer des conditions identiques à tous leurs adhérents.

La distribution de la presse s’inscrit, quels que soient les pays, dans une logique de monopole naturel. En France, deux coopératives ont joué un rôle important avec Presstalis (ex-Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne) et les Messageries Lyonnaises de Presse. Seule Presstalis avait l’obligation d’assurer la distribution des quotidiens. Le risque d’un système concentré est de générer des inefficacités-X, sources de surcoût pour les éditeurs. Ces inefficacités sont d’autant plus plausibles que la coopérative-leader du système de distribution a joué un rôle important dans le reclassement des sureffectifs des ouvriers du Livre[2]. 

Quatre éléments de faiblesse de la distribution de la presse en France ressortaient du benchmark européen : une faible densité du réseau de distribution ; une faible rémunération des points de vente ; une tarification par rapport au prix de vente[3] ; l’impossibilité de refuser ex-post des titres qui ne se vendaient pas et qui contribuaient à encombrer les linéaires[4].

Depuis cette période, des évolutions ont été observées : de nombreux points de vente ont fermé entre 2010 et 2015 (-13%) ; le chiffre d’affaires a diminué en valeur de 25%. Plusieurs réformes structurelles ont été engagées pour assurer la survie de Presstalis visant à réduire les effectifs de 50% et à réaliser des économies (niveaux 1 et 2) qui permettent de financer la hausse de rémunération des points de vente. Tous les plans successifs de modernisation de Presstalis se sont avérés être des gouffres financiers et n'ont même pas empêché sa faillite qui était inévitable au regard d'éléments chiffrés tels que des dettes s'élevant à 1 milliard d’euros de dettes, des fonds propres négatifs à hauteur de 500 millions d'euros et des pertes de 60 millions d’euros. 

La réorganisation du système de distribution, qui a suivi la faillite de Presstalis, repose la question de la volonté des différentes familles de presse à coopérer au sein d'un système conçu autour d'une péréquation qui s'est traduite par une presse magazine supportant une partie des surcoûts de distribution de la presse quotidienne. Je reviendrai prochainement sur cette question qui est au coeur des discussions engagées autour de la mission Soriano qui propose une réforme radicale de la distribution et de l'impression de la presse quotidienne en France. 

 

Patrick Le Floch, 28/02/2025, Institut d'Etudes Politiques de Rennes, LIRIS (EA n°7481).

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BIBLIOGRAPHIE

BIGNON Vincent & FLANDREAU Marc (2014), "The Price of Media Capture and the Debasement of the French Newspaper Industry During the Interwar", Journal of Economic History, 74(3), p.798-829. 

LE FLOCH Patrick (2006), "La distribution de la presse en France et en Europe : des problématiques comparables, des réponses adaptées", Congrès de la Fédération Nationale de la Presse Française, Strasbourg, novembre.


[1] Bignon & Flandreau (2014) ont souligné que la stabilité du cartel de la presse quotidienne nationale durant l’entre-deux-guerres reposait sur la menace implicite qui pesait sur les éditeurs d’être exclus du système de distribution maîtrisé par Hachette.

[2] Lors des différents plans de modernisation de l’appareil productif, des reclassements ont été proposés aux ouvriers du Livre au sein des Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne. Tout s’est passé comme si les éditeurs de presse quotidienne nationale avaient externalisé, et collectivisé, une partie de leurs surcoûts de production.

[3] Par comparaison, la distribution postale de la presse par abonnement est fonction du poids. Certains éditeurs (Télé Z) ont ainsi pu choisir une politique de prix de vente faible afin de réduire le coût de la distribution au numéro et d’inonder les points de vente.

[4] La nouvelle version de la loi Bichet (2019) autorise finalement les points de vente (niveau 3) à ne plus accepter les titres qu’ils pensent ne pas pouvoir vendre. L’objectif est de réduire la saturation des rayonnages et de renforcer la visibilité des titres dans les points de vente. L'ARCEP vient d'en repréciser les modalités le 24 février 2025.

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