La distribution de la presse est-elle un bien commun ?
Il y a des notions qui à force d'être utilisées sont vidées de leur signification originale. Le concept de bien commun accolé à la distribution de la presse fait-il sens ?
Dans une interview réalisée par Emmanuel Schwartzenberg et publiée sur le site de Marianne le 18 février 2025, Sébastien Soriano explique que la distribution de la presse est un « bien commun ». Cette notion n’est pas si courante que cela dans les rapports et analyses s’appliquant aux médias. Son utilisation par Sébastien Soriano (2007) n’est cependant pas une première pour lui car il l’avait déjà mise à contribution dans son analyse de l’Internet.
Il est parfois fécond d’introduire des concepts multidisciplinaires. Phonétiquement, le bien commun véhicule une forme de bienveillance qui suscite a minima une adhésion tacite du récepteur : qui pourrait expressément s’affirmer comme étant opposé au « bien commun » ? Mais le bien commun n’est pas une notion simple à interpréter en raison de son caractère protéiforme.
En effet, à quelle définition et à quelle discipline doit-on se référer lorsque le bien commun est brandi tel un étendard de ralliement ? A la philosophie de Platon ou à celle d’Aristote ? A la théologie de Saint-Thomas d’Aquin ? A ses différentes utilisations dans le domaine des sciences humaines et sociales ?
En tant qu’économiste, je me référerai dans un premier temps à la notion abordée dans un cours d'introduction à l'économie : le bien commun est un bien rival et non excluable. Ainsi exprimée, la notion n'est pas nécessairement de la plus grande clarté. Un bien rival est un bien qui, une fois acheté par quelqu'un, n'est plus disponible à l'autre. Il y a une rivalité de consommation. C'est le cas habituel d'un individu qui, placé dans une file d'attente, voit celui qui le précède acheter le dernier exemplaire du journal qu'il souhaitait lui-même acquérir. Un bien est non excluable lorsqu'il est impossible d'exclure quelqu'un de son utilisation : c'était le cas de la télévision analogique lorsque celle-ci était diffusée par le réseau hertzien. L'arrivée des décodeurs a permis d'exclure un utilisateur qui n'acceptait pas de payer l'abonnement requis. Le bien commun est donc le mix de ces deux conditions : il est souvent illustré par l'exemple des ressources halieutiques (poissons, etc.). C'est Elinor Ostrom, une politologue américaine ayant obtenu le Prix Nobel d’économie en 2009, qui va réinterpréter cette notion.
Le bien commun : ni le marché, ni l’Etat… mais une troisième voie
A la fin des années 60, Garett Hardin (1968), biologiste, popularise la notion de « tragédie des communs » qui vise à montrer qu’une ressource naturelle librement accessible sera gaspillée. Cette notion contribue à la polarisation des politiques engagées pour réduire les gaspillages qui oscilleront entre le recours à un système de droits privés parfaitement bien définis (à la Ronald Coase) ou à une propriété publique. L’alternative est alors de privilégier le marché ou l’Etat. Dans ces deux cas, les droits de propriété, privés ou publics, doivent être clairement définis.
Ostrom s’intéresse à des espaces où ces droits ne sont pas assurés. Ces travaux la conduisent à penser à une voie intermédiaire, la troisième voie, comme une solution efficace qui s’inscrirait entre la logique de marché et la logique étatique, ce que Olivier Weinstein (2013) énonce ainsi : « laisser les individus organiser par eux-mêmes leurs relations peut donner de meilleurs résultats que le recours à l’intervention publique, aussi bien qu’au marché ».
Pourquoi donc le système de distribution de la presse imprimée a-t-il pu être qualifié de bien commun ?
Serait-ce en raison de l’importance économique du secteur ?
Ce n’est clairement pas le cas. Le secteur est économiquement marginal.
La diffusion de la presse imprimée est dans une phase de déclin amorcée depuis déjà de longues années. Des problèmes structurels d’équilibre de la filière en découlent, tout particulièrement pour la presse quotidienne nationale, dont la distribution de la vente au numéro imprimée est dans une phase d’effondrement. Le Rapport de l’IGF/IGAC (2023) en vient même à noter que la « diffusion de la presse quotidienne imprimée vendue au numéro atteint des niveaux quasi-confidentiels ». Si l’objectif n’est pas ici de retracer de façon exhaustive les facteurs explicatifs de cette baisse, on peut raisonnablement supposer qu’ils sont de plusieurs ordres : avec l’apparition de nouveaux supports dématérialisés qui réduisent l’importance du papier ; et sans doute aussi, pour certains titres, les prix de vente excessifs qui font de la presse quotidienne un bien onéreux (un bien de luxe ?). Il fut un temps où le prix des journaux était identique à celui d’un café : si Ouest-France continue de respecter sa volonté d’être un journal vendu à un prix abordable (1,40 €), Le Figaro et Le Monde naviguent dans des niveaux de prix (respectivement 3,90 € et 3,80 €) qui en font un produit de niche pour lecteurs à hauts revenus (Sallembien, 2025).
Serait-ce en raison des conséquences sociales sur les acteurs de la filière ?
Le déclin est certes un sujet important pour la filière.
En premier lieu, les points de vente (le niveau 3 de la distribution), dont le nombre est en très forte réduction. La survie de ceux-ci implique une forme de diversification des ressources - afin de trouver des relais de croissance compensant la baisse du chiffre d’affaires des ventes de la presse – et aussi un renforcement de leur rémunération qui ne peut se faire qu’en comprimant celles des niveaux 1 et 2.
En deuxième lieu, les niveaux 1 (France Messagerie et Messageries Lyonnaises de Presse) et 2 (grossistes) sont aussi profondément affectés par la décroissance en œuvre dans le secteur. Celle-ci s’était d’ailleurs manifestée par la faillite de Presstalis en juillet 2020. Depuis, France Messagerie, qui a repris une partie des activités de Presstalis, continue sa cure d’amaigrissement. Le niveau 2, quant à lui, poursuit sa tendance à la concentration par une réduction du nombre de grossistes.
En dernier lieu, sont aussi concernés les éditeurs de presse quotidienne nationale désireux de poursuivre, au moins pour certains d’entre eux, les ventes au numéro imprimées, mais aussi les éditeurs de presse magazine qui s’interrogent concernant le fait de savoir pourquoi ils continuent de supporter les surcoûts structurels dus à la distribution des quotidiens nationaux.
Pourquoi sémantiquement un problème de régulation d'un monopole naturel a-t-il mué en la gestion d'un bien commun ?
Sébastien Soriano souligne que la péréquation en œuvre dans la distribution de la presse participe au financement d’un bien commun. Car la distribution de la presse n’est pas qu’un ancien monopole en déclin. Presstalis (ex-Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne) était encore, il y a peu, l’acteur dominant du secteur avec plus de 75% de parts de marché. En 2023, ce sont les Messageries Lyonnaises de Presse qui détiennent un peu moins de 80% de parts de marché. Le monopoleur historique est en voie d’effondrement. Et, au nom du bien commun, il faudrait qu'une solidarité (contrainte indirectement par les aides de l'Etat) se pérennise entre les familles de presse et contribue à la survie de l'ancien monopole.
Est-ce sa décroissance irréversible qui conduirait à le qualifier de bien commun ? Est-ce le regret d’un passé révolu qui inciterait à soutenir un système de distribution qui, n’est plus, en masse, que l’ombre de lui-même ? Est-ce le refus par l’Etat d’assumer politiquement une fin inéluctable qui pousserait à appliquer un nouveau cautère sur une jambe de bois ?
On peut comprendre alors que l’on cherche à mobiliser plus efficacement les parties prenantes au nom du bien commun plutôt que dans une optique, plus terre à terre, de recherche d'un équilibre financier. Le bien commun est une notion souvent convoquée dans différents domaines : par Sébastien Soriano lui-même dans la défense de l’Internet originel, par les universités françaises en 2025 dont les coupures budgétaires les conduisent à s’ériger en porte-flambeaux du bien commun, par Jean Tirole, prix Nobel d’Economie 2014, qui a rédigé une Economie du bien commun…
La distribution de la presse quotidienne parisienne : un bien commun pour faciliter la régulation d'un monopole en déclin
C’est à ce niveau que l’on peut comprendre l’intérêt de l’utilisation de la notion de bien commun appliquée à la distribution de la presse. Les éditeurs auraient conscience de l’importance de la distribution et réussiraient à coopérer au nom du bien commun afin de viabiliser une structure confrontée au phénomène de déséconomies d'échelle (i.e. la hausse mécanique des coûts moyens liée à la baisse du nombre d'exemplaires distribués). Selon Ostrom, il n’y aurait besoin ni de l’Etat, ni du marché pour viabiliser l’ensemble.
Mais cette manière d'envisager la réalité ignore complètement l'influence historique des institutions et des organisations. L’organisation de la distribution de la presse n’est pas tombée du ciel, elle n’a pas été créée ex nihilo. Elle s’inscrit dans une logique historique où des monopoles privés ont vu le jour dans les principaux pays industrialisés. En France, Hachette était en situation de monopole jusqu’en 1944. Les Ordonnances d'Alger (mai 1944) ont posé les bases d'une logique hétéro-régulatrice visant à pallier les effets négatifs d’un monopole privé[2]. C’est dans ce contexte que la loi Bichet (1947) a émergé. Dans son principe, elle visait à ouvrir le système de distribution à tous les acteurs qui seraient membres d’une coopérative de presse (et on ne pouvait effectivement en verrouiller l’entrée), tout en assurant une tarification qui n’accorde pas d’avantages économiques aux entreprises de grande taille[3].
Tout au long des Trente Glorieuses, période au cours de laquelle – en exagérant à peine – même les entreprises mal gérées réussissaient à gagner de l’argent, nul besoin de faire appel à une notion comme le bien commun : la croissance du marché était si forte que les chiffres d’affaires des journaux[4] connaissaient de telles progressions que n’importe quelle inefficacité pouvait être absorbée sans qu’elle devienne un casus belli entre des corporations aux intérêts divergents.
Des chocs vont cependant se produire au cours de cette période, sans modifier radicalement l’équilibre du système : 1) la presse magazine connaît un développement phénoménal qui va faire de la France le pays dans lequel elle est la plus lue ; 2) la télévision connaît un essor à la fin des années 60 et affaiblira la position de monopole des quotidiens ; 3) le déclin de la diffusion entraîne des sureffectifs dans les imprimeries, d’autant plus que cette activité, comme toutes les autres activités industrielles, bénéficiera d’innovations technologiques ; 4) le monopole d’embauche des ouvriers du Livre, instauré à la Libération, a pour conséquence que les syndicats ont le pouvoir de négocier les reclassements (dont certains seront embauchés par les Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne) ; 5) l’arrivée de l’Internet finit par cannibaliser une partie des ressources de la presse imprimée ; 6) un saut générationnel se produit… et la théorie du cycle de vie des produits se concrétise par le déclin (plus ou moins violent) du papier en faveur de la dématérialisation.
Tous ces chocs ne se produisent pas uniquement pendant les Trente Glorieuses. Le chiffre d'affaires de la presse va continuer à bénéficier jusqu’à la fin des années 90 de la forte croissance de ses recettes publicitaires qui ne permettent pas, même aux plus pessimistes, d’envisager une brutale déstabilisation de leur écosystème.
La distribution de la presse quotidienne parisienne : le bien commun pour faciliter la fin de vie ?
Sur un plan historique, il faut rappeler deux points importants : le système de distribution français a permis l’émergence d’une famille de presse (la presse magazine) qui a su profiter des opportunités offertes par le réseau ; il n’a en revanche pas permis à la presse quotidienne de retrouver son pic de diffusion de 1947.
Au fur et à mesure des années, l’Etat va, sous la forme d’un ensemble d’aides directes aux appellations évolutives, soutenir la presse quotidienne d’information politique et générale, celle qui joue un rôle dans le "maintien d’un pluralisme nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie". Celle qui a besoin qu’on l’aide quand les titres n’ont pas suffisamment de recettes publicitaires ou de petites annonces ou quand le prix du papier connaît une flambée post-covid. Celle qui avait besoin d’aide pour moderniser son outil de production et qui a ensuite besoin d’un soutien pour restructurer ses imprimeries en surcapacités de production. La liste est longue des aides que les éditeurs ont réussi à obtenir au gré des circonstances. Il pourrait un jour être intéressant de réfléchir à une théorie économique de l’Etat en l’envisageant sous l’angle de ses relations avec les médias. Il est certain que, dans cette optique, l'Etat n'est, pour le moins, pas libéral.
Mais elle traduit en même temps une forme de dévoiement dans son utilisation, car Elinor Ostrom pensait que la solution aux problèmes des Communs pouvait se faire par une troisième voie (ni le marché, ni l’Etat).
Au-delà de l’immobilisme politique français qui a conduit à ralentir la réalisation de la mission Soriano et à repousser d’autant les préconisations qu’elle envisageait pour s’attaquer aux réformes qui n’avaient jamais été faites, il est frappant de souligner que ces réformes sont engagées au moment où la vente au numéro imprimée devient marginale. Ces réformes ont-elles alors un sens ?
Patrick Le Floch, 25/05/2025, Institut d'Etudes Politiques de Rennes, LIRIS (EA n°7481), 25-003.
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BIBLIOGRAPHIE
Autorité de la Concurrence (2012), « Avis n°12-A-25 du 21 décembre 2012 relatif à la prise en compte des surcoûts dits historiques dans le système de péréquation entre coopératives de messageries de presse ».
Autorité de la Concurrence (2019), « Avis n°19-A-06 du 18 mars 2019 relatif à une demande d’avis portant sur le projet de loi relatif à la modernisation de la distribution de la presse ».
BESSY Christian (2017), « La fin de l’économie. Jean Tirole, Economie du bien commun», Revue Française de Socio-Economie, n°18, 195-205 (https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-socio-economie-2017-1-page-195?lang=fr).
CARDENAS Juan Camilo & SETHI Rajiv (2016), « Elinor Ostrom : par-delà la tragédie des communs », La Vie des Idées, 11 octobre (https://laviedesidees.fr/Elinor-Ostrom-par-dela-la-tragedie-des-communs).
IGF-IGAC (2023), La distribution de la presse imprimée, Inspection Générale et des Finances /Inspection Générale des Affaires Culturelles.
OSTROM Elinor (1990), Governing the commons : the evolution of institutions for collective action, Cambridge University Press.
SALLEMBIEN Tom (2025), « En 2025, le prix des journaux continue à augmenter », La Revue des Médias/INA, 6 janvier (https://larevuedesmedias.ina.fr/2025-prix-journaux-presse-augmente )
SCHWARTZENBERG Emmanuel (2025), « Sébastien Soriano : le système de distribution de la presse est un bien commun », Marianne, 18 février.
SORIANO Sébastien (2017), « Il est temps de renverser les seigneurs de l’Internet féodal », Le Monde, 6 juillet.
WEINSTEIN Olivier (2013), « Comment comprendre les “communs” : Elinor Ostrom, la propriété et la nouvelle économie institutionnelle. Propriété et Communs. Les nouveaux enjeux de l’accès et de l’innovation partagée », avril, Paris, France. hal-03380734.
[1] La notion de facilité essentielle aurait aussi pu être utilisée dans une approche plus juridique si le contenu de la loi Bichet n’avait pas exclu la possibilité pour le propriétaire du réseau de distribution d’exercer au sens strict son pouvoir de marché.
[2] Au-delà d’un argumentaire économique construit autour de l’idée qu’un cartel est néfaste pour le bien-être social, l’autre argument qui a prévalu est que l’entreprise avait collaboré avec le régime nazi.
[3] Il n’en demeure pas moins que Hachette est restée actionnaire à 49% des NMPP jusqu’en 2011.
[4] Cette remarque n’implique pas que tous les journaux gagnaient de l’argent, mais que, ceux qui survivaient se portaient financièrement très bien. Sur un plan macroéconomique, tous les spécialistes de la valeur ajoutée savent que les tensions entre les parties prenantes sont toujours plus fortes quand la croissance du gâteau à répartir est réduite ; en revanche, quand elle est forte, les ajustements/négociations se réalisent avec des difficultés amoindries car chacune des parties peut améliorer de façon absolue le niveau de ses revenus.

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